Résultats des votes, qualité et transparence des rapports de durabilité, rémunérations des dirigeants, composition des conseils d'administration. Si la nouvelle étude d'Ethos sur la saison des assemblées générales 2026 montre des avancées, ces dernières restent toutefois insuffisantes et confirment qu'un cadre réglementaire reste indispensable.
La Fondation Ethos publie aujourd'hui son étude annuelle sur les assemblées générales (AG) 2026 de 172 entreprises de l'indice Swiss Performance Index (SPI), pour lesquelles elle avait formulé des recommandations de vote au 31 mai 2026. Cette analyse porte sur quatre dimensions : les résultats des votes, la qualité des rapports de durabilité, les rémunérations des instances dirigeantes et la composition des conseils d'administration. Le bilan est nuancé. Si des progrès sont visibles, ils restent toutefois insuffisants et confirment que les pratiques n'évoluent durablement que lorsqu’un cadre légal vient les soutenir et que la pression des actionnaires et des investisseurs engagés se conjuguent.
C'est notamment le cas en matière de représentation des femmes dans les conseils d'administration. La part des femmes dans les conseils d'administration atteint ainsi 30.4 % en moyenne dans le SPI en 2026, contre 28.8 % en 2025. Cette tendance positive masque toutefois des réalités préoccupantes : 78 entreprises cotées restent ainsi en dessous du seuil légal de 30 %, et 22 conseils ne comptent toujours aucune femme en leur sein. La progression, bien que réelle, demeure insuffisante au regard des attentes légales et des enjeux de bonne gouvernance.
Des rémunérations de dirigeants en forte hausse, malgré la contestation des actionnaires
Les rémunérations des CEO des entreprises du SMI ont quant à elles progressé de 28.8 % en cinq ans, pour atteindre une moyenne de 8.8 millions de francs en 2025. Huit dirigeants dépassent désormais le seuil de 10 millions de francs. Quant à la rémunération totale effectivement perçue, intégrant les effets de levier des plans variables des années précédentes, elle peut être sensiblement plus élevée encore : le CEO de Novartis a ainsi reçu 25 millions de francs en 2025, soit près de 295 fois le salaire médian suisse. La rémunération moyenne des CEO du SMI se situe au 4e rang mondial des rémunérations de dirigeants, juste derrière les pays anglo-saxons.
Ces chiffres contrastent avec une contestation actionnariale réelle et croissante. Les rapports de rémunération restent le sujet le plus disputé des assemblées générales (AG), avec un taux d'approbation moyen de seulement 87.5 %. Depuis l'entrée en vigueur de l'initiative Minder, qui oblige les caisses de pension à voter aux AG, la pression exercée par les actionnaires s'est renforcée. Pour autant, la pression des actionnaires, aussi réelle soit-elle, ne suffit pas seule à inverser la tendance : sans garde-fous réglementaires solides, les effets restent limités. Le risque est réel de voir la Suisse s'approcher des dérives observées aux États-Unis, où certains dirigeants perçoivent désormais des rémunérations de plusieurs centaines de millions de dollars par an.
La qualité des rapports de durabilité : des progrès mais là aussi insuffisants
Ethos n'a recommandé d'approuver que 36.7 % des rapports de durabilité soumis au vote en 2026, contre 40.4 % en 2025. Par ailleurs, 53 entreprises ne soumettent toujours pas leurs données non financières à une vérification externe indépendante, malgré l'importance d'un tel contrôle pour la crédibilité des informations publiées. Le taux de soutien de l’ensemble des actionnaires s’étiole lui aussi puisque les rapports de durabilité ont été approuvés cette année avec 93.9 % de votes en moyenne, contre 97.4 % en 2024.
Ces résultats illustrent un phénomène désormais bien documenté : les pratiques progressent là où la loi fixe des exigences claires et où les actionnaires exercent une pression active. À l'inverse, là où ni le législateur ni les investisseurs ne fixent le cap, les progrès sont lents ou inexistants. Avant l'entrée en vigueur de l'article 964 CO en 2022, seuls 50 % des rapports analysés par Ethos présentaient des indicateurs extra-financiers couvrant les enjeux matériels de l'entreprise. Ce taux atteint aujourd'hui 87 %, démontrant que de nombreuses entreprises ont attendu une obligation légale pour publier des données pertinentes et de qualité. Là où la loi reste silencieuse, en revanche, les progrès sont lents ou inexistants.
Un signal positif mérite toutefois d'être relevé : la proportion d'entreprises optant pour un vote contraignant sur leur rapport de durabilité progresse, passant de 54.1 % en 2024 à 65.9 % en 2026. Une prise de conscience réelle, même si une majorité des grandes entreprises du SMI continue de considérer ce vote comme purement consultatif.
Ce constat plaide pour une approche combinée, associant obligations légales claires et engagement actionnarial structuré. « Les résultats de notre étude le démontrent : l'autorégulation fonctionne pour les bons élèves, mais montre ses limites dans les entreprises réticentes au changement. Les investisseurs ont besoin d'informations fiables et de qualité pour rediriger les flux financiers vers une économie durable. Ce n'est pas le moment de revoir les règles à la baisse », souligne Vincent Kaufmann, directeur de la Fondation Ethos.
La nouvelle loi sur la durabilité des entreprises : Ethos tire la sonnette d'alarme
Dans le cadre de la consultation sur l'avant-projet de loi sur la gestion durable des entreprises (LGDE), Ethos salue les nouvelles dispositions en matière d'audit, de responsabilité et de surveillance, tant pour le reporting de durabilité que pour le devoir de diligence. Mais la Fondation alerte sur un risque majeur : en relevant significativement les seuils d'assujettissement pour s'aligner sur le paquet européen « Omnibus » – de 500 à 1 000 employés et de CHF 40 à 450 millions de chiffre d'affaires – le projet réduirait drastiquement le nombre d'entreprises soumises à l'obligation de reporting. Aujourd'hui, environ 200 entreprises sont concernées ; avec les nouveaux seuils, un peu plus d'une centaine seulement le seraient encore. Des entreprises qui publient aujourd'hui des informations ESG essentielles aux décisions d'investissement pourraient cesser de le faire, faute d'y être contraintes.
Ethos demande par conséquent au Parlement de renforcer le contre-projet sur quatre points : étendre les obligations de reporting à l'ensemble des entreprises cotées en prévoyant éventuellement des exigences allégées pour les plus petites, ancrer l'obligation de publier des feuilles de route climatiques, préciser les conséquences d'un rejet du rapport de durabilité par les actionnaires, et clarifier la responsabilité civile des entreprises en cas de violation des droits humains dans leur chaîne de valeur.